[Extrait] : le prologue de Plongée sur R’lyeh

Prologue

Dans la rue, des klaxons couinent et font écho aux cris d’hommes énervés. D’ordinaire, vous avez le réveil difficile. Aujourd’hui, c’est pire encore.

Ces bruits, là, dehors, frappent votre cerveau aussi sûrement que des coups de couteau. Vous peinez à ouvrir une paupière, puis l’autre. Lourdes, elles ont tendance à retomber aussitôt. Vos yeux grattent, piquent, brûlent. Pourtant, cela n’est rien comparé au plâtre nauséabond qui semble avoir formé une gangue dans votre bouche. Le goût est atroce, et l’odeur indescriptible.
Enfin, si : en faisant un effort prodigieux de mémoire, vous parvenez à trouver un mot.
Vomi.
Mettant à contribution bras, mains, jambes et abdominaux, vous souffrez le martyr pour vous asseoir au bord de votre lit. La pièce tangue follement et met à mal votre sens de l’équilibre. Vous n’aviez pas connu pareille sensation depuis votre dernière mission au large de la Norvège, sur un destroyer. La tempête avait surpris le bâtiment en haute mer, et plus d’un homme de l’équipage avait cru mourir dans ces eaux glacées. Pas vous : vous aviez traversé cette épreuve sans éprouver de crainte particulière.
Curieusement, ce matin dans le calme de votre chambre, vous comprenez enfin un peu mieux ce qu’on appelle le mal de mer.
Votre lit n’est même pas défait : vous avez juste réussi à vous effondrer dessus en rentrant. Des flaques, contenant plus ou moins quelques reliefs de votre dernier repas, retracent votre itinéraire depuis la porte… restée entrouverte. La classe. Si l’escalier a subi le même sort, vos voisins risquent fort de vous attendre au tournant.
Vos idées se remettent en place, et malgré les protestations de votre estomac, vous vous levez. Vos fringues empestent, aussi commencez-vous à vous dévêtir tout en gagnant l’unique fenêtre. Bien sûr, les volets n’ont pas été fermés. Dehors, les faubourgs de Berlin sont enveloppés dans une brume vaporeuse, à la limite du crachin collant et désagréable que l’on connaît en général en fin d’hiver. Vous posez votre main sur la vitre : elle est froide. Les températures restent basses en ce mois de mars 1938.

by Eacone
by Eacone

De votre poste d’observation, deux étages au-dessus du sol, vous contemplez la large artère. Comme dans tout Berlin, sur les façades des bâtiments, des drapeaux rouges avec le cercle blanc et la Svastika noire claquent au vent : personne ne songe à les enlever depuis l’Anschluss. Le Reich s’élève et se moque de l’Europe.
Une charrette d’un paysan a versé ses paquets de légumes sur la rue, bloquant ainsi la circulation. Une BMW Seven, ridiculement petite, a dérapé sur les légumes et s’est fracassée contre un réverbère. Dans les deux sens de la voie, une file s’allonge : des DKW F7 aux carrosseries rutilantes d’un noir brillant, une splendide Maybach SW-38 rouge bordeaux aux pneus à flanc blanc, et même l’une de ces nouvelles et élégantes « 202 » du français Peugeot. Les conducteurs s’invectivent, perdent patience et se donnent en spectacle pour le plus grand plaisir des badauds.
D’une des DKW surgit soudain un militaire dont les gestes énergiques trahissent la fureur. De loin, vous reconnaissez sur son uniforme de la Luftwaffe ses insignes de Feldwebel.
L’armée…
BON SANG !!
Vous vous précipitez vers l’armoire qui constitue l’essentiel de votre mobilier avec le lit et le bureau. Vous ouvrez la penderie et poussez un grognement de satisfaction. Il vous en reste une de propre : une tenue sombre, au col noir, avec vos médailles et vos décorations de la Kriegsmarine.
Vous êtes en retard. Et pas qu’un peu. Impossible que cela soit passé inaperçu : votre base, si spéciale, ne compte pas beaucoup d’officiers. En ce jour extraordinaire où, enfin, certaines des créations du professeur Niebel vont subir leur baptême du feu, tout le monde doit être sur le pied de guerre.
Sauf vous.
Parce qu’on vous a évincé à la dernière minute.
Parce que vous avez noyé cette injustice dans le Schnaps toute la nuit.
Vous vous dépêchez d’endosser votre « armure », ce tissu aux couleurs de l’armée du Reich, qui fait de vous le lieutenant Dieter Neuer. La nausée que vous ressentez n’a rien à voir avec l’alcool qui imbibe encore vos chairs. Nazi, vous ne l’êtes pas. Juste Allemand, et soldat. Comme votre père, brillant savant, philosophe et versé dans l’occultisme, vous avez choisi de défendre votre patrie. Certes, pas avec les mêmes armes que celles du docteur Neuer, mais vous ne disposiez pas de ses capacités intellectuelles. Il ne vous en a jamais voulu, bien au contraire. Il vous a toujours encouragé à trouver votre voie. Néanmoins, vous avez grandi dans sa bibliothèque, avec pour seules lectures ses recueils et vieux ouvrages si abscons où de Grands Anciens menaçaient l’humanité.
Cette connaissance et la confiance de votre père vous ont amené à rallier les Veilleurs des Ruines. Cette société secrète s’assure par tous les moyens que certaines puissances ne se réveillent jamais. Ce sont eux qui vous ont poussé dans les bras des recruteurs. Eux encore qui ont su discerner en vous les aptitudes nécessaires à gravir si rapidement les échelons de la Marine. Eux, enfin, qui se sont arrangés pour vous jeter dans les griffes de Niebel pour l’espionner.
Pilote, testeur, essayeur.
Cobaye, ouais.
Niebel invente des armes, des scaphandres et des submersibles de poche. Vous, avec votre taille moyenne, mais votre musculature sèche, et surtout un intellect au-dessus de la normale, on vous envoie par cent mètres de fond et on attend que vous remontiez, parfois à des kilomètres du point de largage.
Si l’intérêt des armes est avéré, les suspicions concernant les accointances du professeur avec des sectes démoniaques n’ont jamais pu être établies.
Du plat de vos deux mains, vous lissez l’uniforme. Il a plus d’allure que vous. Vous vous aspergez d’eau de Cologne, pour donner le change, et faites une prière pour pouvoir prendre une douche à la base.
Il est grand temps d’aller souhaiter bonne chance à Niebel et à ses sbires.

*******

Pour découvrir la suite, rendez-vous auprès de votre libraire numérique préféré (les liens sont à la fin de l’article « Disponible, Plongée sur R’lyeh« )

Une pensée sur “[Extrait] : le prologue de Plongée sur R’lyeh”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *